Innsbruck (31 mars 2004) - Début avril, il y aura 10 ans que le massacre rwandais commençait, qui a coûté la vie à près d'un million de personnes, surtout des Tutsis, en l'espace de seulement 13 semaines. On estime que ce génocide planifié a fait 95 000 orphelins, on a parlé du "pays des veuves et des orphelins". A chaque pas, on tombe sur des traces de ce massacre qui n'a rien épargné. Difficile de trouver quelqu'un qui ne soit pas, directement ou indirectement, concerné, même dans les villages d'enfants SOS rwandais.
L'histoire et le travail de SOS Villages d'Enfants, présente et active dans ce petit Etat d'Afrique centrale depuis 1979, ont connu une sorte de césure en 1994, après laquelle plus rien n'a été comme avant. Neuf collaborateurs et neuf enfants et jeunes pris en charge par l'organisation d'aide à l'enfance ont été assassinés. Chaque membre de l'équipe de SOS Villages d'Enfants Rwanda a perdu des parents, certains leur famille entière. Les enfants des trois villages d'enfants SOS(à Gikongoro, Kigali et Byumba) qui ont assisté et survécu au génocide, portent encore aujourd'hui les cicatrices du passé. Nombre de mères SOS sont des veuves de guerre ayant perdu leur mari, parfois aussi leurs enfants, et qui sont devenues mères d'enfants étrangers, dans l'extrême détresse pendant et après le génocide.
Il suffit de s'entretenir avec les gens pour sentir à quel point le passé est aujourd'hui encore très présent; Marie Théogène Umuteteli, mère SOS à Kigali, dont le mari a été tué, raconte combien l'héritage de 1994 pèse dans la vie commune avec les enfants, orphelins du massacre pour la plupart: "Plus tard, j'ai commencé à suivre un cours sur la "digestion des traumatismes".
C'est intéressant car on découvre que l'on a été soi-même traumatisé. On ne le montre pas parce qu'on est là pour protéger les enfants. Ce cours nous montre comment nous devons nous comporter avec les enfants. Avec nous-mêmes, nous n'avons pas encore commencé car nous devons d'abord travailler le thème du traumatisme chez l'enfant." Il va sans dire que les dommages psychiques, physiques et sociaux que la guerre crée chez les enfants, ont provoqué un énorme traumatisme au Rwanda. Le nombre des enfants touchés et la nature de ce qu'ils ont vécu sont à eux seuls bouleversants.
Deux ans après le génocide, le Rwanda ne bénéficiait que d'un hôpital psychiatrique, dans tout le pays, il y avait un seul "Centre de Traumatisme" spécialisé dans le traitement des traumatisés de guerre. Pendant les trois mois qu'ont duré le carnage, les villages d'enfants SOS de Kigali et de Gikongoro ont dû être évacués, avant d'être plus tard agrandis pour accueillir plus d'enfants. Un village d'aide d'urgence a été construit à Ngarama et a pris en charge des enfants perdus, orphelins et à bout de forces.
Des collaborateurs de SOS Villages d'Enfants ont sorti beaucoup d'enfants des camps de réfugiés ou des orphelinats bondés. Les enfants se trouvaient dans un état pitoyable, étaient sous-alimentés, malades et blessés, et certains n'ont pas survécu. Environ 800 enfants supplémentaires ont été accueillis. Dans la région, et en collaboration avec UNICEF et Save the Children, le village de Ngarama, remplacé plus tard par le village d'enfants SOS de Byumba, faisait office de centre pour le regroupement des familles à une époque où des milliers d'enfants étaient à la recherche de leur famille.
"Lorsque Coucou me fut confié, j'ai demandé à Dieu : 'Pourquoi me donnes-tu cet enfant qui se trouve en si mauvais état et pratiquement sans vie alors que je suis déjà si triste ?' Pendant deux ans, en raison de sa faiblesse physique, il ne pouvait se tenir assis. Mais j'ai vu ensuite que Coucou se remettait peu à peu. Yves, Florance et David ont vu comment leur père avait été assassiné sur le lac de Victoria et ils étaient complètement traumatisés. Je les ai pris chez moi et leur ai montré où j'avais vécu avec mon mari. Je leur ai dit : 'C'est ici que nous vivions. C'est une photo de mon mari et voilà où il est enterré. Ce que vous êtes en train de vivre, je l'ai vécu aussi.' Je leur ai dit que tous les enfants au village d'enfants SOS avaient perdu quelqu'un et qu'il leur faudrait avoir du courage. Je voulais ainsi leur dire qu'ils n'étaient pas seuls, que nous connaissions tous la même situation. Cela les a aidé à surmonter leur traumatisme. Je leur ai dit aussi : 'S'il vous plaît, apprenez quelque chose! Essayez! Vous avez malgré tout une vie entière devant vous. Il vous faut réapprendre à vivre, que deviendrez-vous sinon?'", raconte Marie Théogène.
Le long et pénible processus de réconciliation que vont devoir suivre pendant de longues années encore la société, les tribunaux et les politiques rwandais, laisse deviner combien cette tentative de guérison est difficile voire impossible au niveau individuel. Que vont devenir des enfants qui ont été blessés à la machette, qui ont vu leurs parents et leurs frères et soeurs mourir sous leurs yeux, qui ont été témoins d'exécutions de masse, qui ont erré des semaines entières sans protection?
Les conséquences pour les enfants, qui dépendent particulièrement de leur environnement et de leur famille, sont désastreuses et s'apparentent parfois à un anéantissement de leur être. Selon leur âge, les enfants présentent des symptômes différents, qualifiés de troubles post-traumatiques par les experts: arrêt de la croissance, troubles de l'alimentation, du sommeil, repli sur soi, insensibilité, perte de la capacité à communiquer, phobies et peurs paniques, évocation répétée et maladive du vécu, agression et régression, consommation d'alcool et de drogues, peur de l'avenir et tendances suicidaires.
Eric, âgé de quatre ans et originaire de la région de Gitarama, souffrait de graves troubles psychiques en raison de ce qu'il avait vécu. Le souvenir de la peur de mourir et des cris de sa famille, ainsi que des images de corps mutilés ne cessaient de le hanter, il rêvait qu'on le persécutait, était absent, avait perdu l'appétit, chantait souvent lorsqu'il était seul "Tubabarire nyagasanyi" (Pardonne-nous Seigneur) et ne se confiait à personne.
Eric, comme la plupart des enfants pris en charge par SOS Villages d'Enfants, a été accueilli dans le cadre du programme de détraumatisation, créé juste après la fin du massacre. Des psychologues, des travailleurs sociaux, des aides familiales, des instituteurs et des professeurs - toutes les personnes impliquées dans la prise en charge et l'éducation des enfants - ont essayé et essaient encore aujourd'hui, avec les mères SOS, d'accompagner et de soutenir le processus de guérison des enfants. Et pour cela, le relationnel est la meilleure thérapie; en effet, lorsque la perte, le deuil et l'expérience de la cruauté humaine ont détruit toute forme de confiance, il est primordial de rétablir des liens de confiance et d'amour.
L'éducation pour la paix et des méthodes constructives de règlement des conflits sont également des éléments importants du travail pédagogique dans les villages d'enfants SOS et les écoles et jardins d'enfants dirigés par SOS Villages d'Enfants. Dans les institutions SOS, les Tutsis et les Hutus ne sont pas séparés, pas plus qu'ils ne l'étaient avant le génocide. Cela ne va pas de soi, vu le racisme propagé pendant des années et le fossé creusé au cours des décennies entre ces deux ethnies.
"C'est un miracle que les habitants du Rwanda arrivent à cohabiter de manière pacifique sur un espace réduit". Pour Alfred Munyentwari, le directeur national de SOS Villages d'Enfants, son rôle consiste à créer, jour après jour, les bases d'une coexistence pacifique, car "c'est la clé de l'avenir. Où allons-nous si chacun se sent uniquement responsable de sa propre ethnie?"
SOS Villages d'Enfants est une organisation non-gouvernementale à vocation sociale, qui offre une prise en charge familiale et à long terme des enfants abandonnés ou orphelins dans 131 pays. Plus de 50 000 enfants et jeunes sont accueillis dans le monde entier dans 442 villages d'enfants SOS et 337 foyers de jeunes SOS. En outre, l'organisation soutient des familles sur les plans matériel, psychologique et social. 120 000 enfants et jeunes fréquentent les écoles SOS Hermann Gmeiner, les jardins d'enfants SOS et les centres SOS de formation professionnelle, plus de 500 000 personnes profitent des centres médicaux et des centres sociaux, ainsi que des programmes d'aide d'urgence SOS.