Comment tout a commencé
Jure Franko, qui avait remporté une médaille d'argent aux Jeux Olympiques d'hiver à Sarajevo en 1984 et fait le bonheur et la fierté de 22 millions de personnes en ex-Yougoslavie, a reçu en janvier 2006 une invitation du comité olympique slovène pour porter la flamme olympique lors des XXes Jeux Olympiques d'hiver à Turin.
"Je veux faire de cet événement quelque chose de plus grand que de seulement passer la flamme. Je veux en faire l'occasion de promouvoir l'esprit olympique," a déclaré Jure, qui a décidé de prendre 45 enfants de trois villes avec lui – Sarajevo, Nova Gorica (Slovénie) et Gorizia (Italie) – pour assister au slalom géant hommes des Jeux Olympiques de cette année. Grâce à la fédération bosniaque de ski, cette occasion unique se présentait au village d'enfants SOS de Sarajevo. C'est ainsi que commença notre aventure olympique...

Jure Franko avec Ina, Maida et Milan du village d'enfants SOS de Sarajevo - Photo: S. Kasalo-Fazlić
|
Retour au pays
Les préparatifs ont commencé le 16 février lorsque Jure Franko a atterri à l'aéroport de Sarajevo. Le lendemain, tous les journaux titraient "Il est de retour à Sarajevo!". Invité au village d'enfants SOS de Sarajevo, Jure a passé deux nuits au village et profité de chaque pause entre les nombreuses obligations officielles ou non pour être avec les enfants.
Dans la famille SOS de la mère SOS Isma, Jure a sorti une boîte en bois renfermant son trophée. La lourde médaille en argent était accrochée à un ruban rouge complètement usé. Jure a mis la médaille autour du cou du jeune Ismar et a dit: "Te voilà maintenant à la maison pour de bon." Les autres enfants ont, eux aussi, eu la chance de porter la médaille olympique.
En route vers les Jeux
Nous sommes partis le 18 février au matin pour Nova Gorica. Une foule de journalistes, d'officiels du gouvernement, de représentants de la fédération bosniaque de ski et de l'ambassade de Slovénie nous ont souhaité bonne chance et nous ont dit au revoir. Ils étaient accompagnés de voisins de Mojmilo Hill, de passants, de camarades d'école, etc....
Lorsque nous sommes partis, les mères SOS ont fait signe pendant longtemps. Plus tôt le matin même, elles avaient mis des vêtements chauds, des sandwiches et du thé chaud dans les sacs et recommandé aux enfants de bien se comporter et d'être polis vu que "tu représentes la Sarajevo olympique ". Après une journée de voyage, nous arrivons à Nova Gorica pour y passer la nuit.
Nova Gorica et Gorizia sont les deux parties de la même ville qui a été divisée après la seconde guerre mondiale. Le jour suivant, nous avons retrouvé les enfants slovènes et italiens sur la place qui relie Nova Gorica et Gorizia. Les maires de Nova Gorica et de Gorizia, Mirko Brulc et Vittorio Brancati, nous ont souhaité un bon voyage. Stanislav Pinter, le chef de la délégation slovène, nous a transmis les meilleurs voeux de plusieurs athlètes slovènes: Miroslav Cerar, grand gymnaste et médaillé olympique, Matea Svet et Matjaz Zupan, skieurs décorés, Mima Jausovec, gagnante des Internationaux de France.
Goûter l'Italie
Il faisait noir lorsque nous sommes arrivés à Turin. Nous n'avons pas vu grand chose de la ville mais nous avons pu goûter les célèbres "pasta pommodore" italiennes. Lorsque le plat est arrivé, certains enfants de notre groupe se sont tournés vers la serveuse pour demander...du ketchup! Une fois l'étonnement passé, elle a souri et a expliqué que le restaurant ne servait pas de ketchup avant de proposer de porter une portion supplémentaire de "pommodore" (sauce tomate) à la place. Fatigués par le long voyage, nous avons vidé nos assiettes à grands coups de fourchette.
Le lendemain, c'était le grand jour! Nous avons dû nous lever à quatre heures et demie et faire 200 kilomètres de plus jusqu'à Sestriere pour le slalom géant hommes. Jure Franko nous y attendait. Avec sa femme Simona, une célèbre journaliste slovène, il nous a accueillis à l'entrée.

Enthousiasme lors de la seconde manche du slalom géant - Photo: S. Kasalo-Fazlić
|
La descente
Portant des chapeaux avec l'inscription "Sarajevo", nous nous sommes dirigés vers nos places debout près de la ligne d'arrivée. Nous avons vite constaté que, quand on a dix ans, on n'est pas assez grand pour voir ce qui se passe sur les pistes! Et alors? Jure Franko est venu à notre rescousse et a demandé aux organisateurs si ils étaient d'accord pour que l'on assiste à la seconde manche assis dans les gradins. A partir du moment où nous avons appris que la place la moins chère dans ces gradins coûtait 110 euros, nous ne nous faisions plus beaucoup d'illusions.
Pendant la pause entre les deux manches, nous avons déjeuné au village olympique. Après une fouille méthodique par les Carabineri (officiers de police italiens), nous avons rejoint les athlètes du monde entier pour le repas. On pouvait choisir parmi une variété de plats de presque tous les pays du monde, mais nos enfants ont été unanimes pour choisir la pizza, spécialité locale. Et cette fois, ils ont trouvé du ketchup.
A une heure et demie, nous étions de retour pour la seconde manche. Nous y avons assisté confortablement assis. Merci aux organisateurs ! Par solidarité avec nos nouveaux amis, nous avons acclamé les skieurs italiens et slovènes. Nous avons aussi encouragé le skieur croate ainsi que Mathieu Razanakolona, que le commentateur officiel a présenté comme compétiteur macédonien. Les acclamations se sont poursuivies, même après la rectification officielle: "Désolé, je m'excuse, ce n'est pas la Macédoine mais Madagascar."*

Les champions: (g. à d.) Toni Sailer, Piero Gros, Alberto Tomba et Jure Franko - Photo: S. Kasalo-Fazlic
|
Nous avons sauté de nos sièges et applaudi le plus fort lorsque ce fut au tour du skieur bosniaque, Marko Schafferer, de descendre la piste. Bien qu'il ne finisse que 37ème au classement, nos enfants n'ont pas été déçus. "Ouah, il est rapide! Vous avez vu comment il volait?", ont commenté certains des enfants. A la fin, c'est avec enthousiasme que nous avons applaudi le médaillé de bronze Hermann "Herminator" Maier, le médaillé d'argent français Joël Chenal et le vainqueur autrichien Benjamin Raich.
Des champions dans la maison
Mais ce n'était pas la fin de nos trépidantes aventures. Aux Jeux Olympiques, les pays plus grands ont leur propre "maison"dans laquelle la culture et la cuisine nationales sont promues. Jure Franko nous a amenés visiter la maison italienne où nous avons fait la connaissance de trois légendes du ski : le skieur italien Alberto Tomba, vainqueur de trois médailles d'or et de deux médailles d'argent à Calgary, Albertville et Lillehammer; le skieur italien Piero Gros, médaille d'or à Innsbruck en 1976 et Toni Sailer, légende de ski autrichienne, trois fois médaille d'or aux Jeux Olympiques d'hiver de Cortina d'Ampezzo en 1956.
Tomba, Gros, Sailer et Franko ont accordé des interviews sur le "Olympic Spirit Bus" (bus de l'esprit olympique) aux chaînes de radio et de télévision italiennes. Puis ils ont posé avec nous pour des photos de groupe et on leur a donné des cadeaux des trois villes. Tomba a personnellement invité tous les enfants à goûter les délices traditionnels italiens. Jure avait encore une dernière surprise pour nous.
Plus tôt en février, Jure avait demandé à Joze Trobec, célèbre artiste slovène et auteur de "Vuchko" (petit loup), la mascotte des Jeux Olympiques d'hiver de Sarajevo en 1984, de dessiner et de signer 45 posters avec le loup rieur. Franko a fait signer tous les posters par Tomba, Gros, Sailer et a lui-même signé avant d'en offrir un à chaque enfant. C'est un cadeau précieux et sentimental que les enfants chériront.

Le poster de Vuchko, dédicacé par les champions Sailer, Gros, tomba et Franko - Photo: Archives SOS
|
Ramener l'esprit des Jeux à la maison
C'était difficile de dire au revoir à notre ami Jure, qui restait à Sestriere. "Sarajevo n'est plus seulement le lieu où j'ai gagné la médaille olympique. C'est aussi le lieu où vous, mes amis, vous vous trouvez!" a t'il dit aux enfants en leur promettant de ne pas laisser s'écouler 22 nouvelles années avant de revenir les voir.
Le Olympic Spirit Bus était de nouveau sur la route, cette fois-ci pour nous ramener. Sur la place entre Nova Gorica et Gorizia, nous avons dit au revoir à nos amis slovènes et italiens. Les enfants ont échangé adresses et numéros de téléphone et se sont fait la promesse que leur amitié ne se terminerait pas sur cette place.
A la fin du voyage, alors que nous entrions dans Sarajevo, Admir a dit qu'il avait passé de très bons moments et souligné combien il était important pour lui d'avoir vu ces deux skieurs bosniaques. "Quels deux skieurs bosniaques?", ai-je demandé. "Nous n'en avons vu qu'un seul." "Marko Schafferer et Jure Franko," a répondu Admir. Je pense qu'il a raison!
* Note: La Bosnie-Herzégovine, la Croatie et la Macédoine faisaient partie, avec la Serbie et le Monténégro de la République socialiste fédérative de Yougoslavie de1945 à 1991